
La tuerie de Virginia Tech est peut-être malheureusement banale. Banale, car elle échappe à l’exception, elle nous est secrètement familière. Car c’est en fait toute notre société qui est anagrammée dans cet événement.
Car c’est en fait toute notre société qui est anagrammée dans cet événement
Pour le comprendre, il faut jeter un regard cru sur notre société. Plus que toutes les autres générations, les jeunes d’aujourd’hui ont construit leurs relations sociales et leur perception du monde par le biais de l’objet technique, et plus particulièrement sur l’inclusion de l’image. Que ce soit par la télévision, l’Internet et les écrans mobiles, en plus du quatrième écran cinématographique. Ceci est une évolution classique - et peut-être un marqueur de la société moderne – mais elle atteint ici un point critique qui laisse penser que les comportements et les imaginaires sociaux opèrent une transition majeure dans notre histoire culturelle.
La place de l’image, devenue prépondérante, apporte avec elle une immédiation et une rapidité d’impact que le texte avait maintenues en lui et ralenties. On sait bien que la réception de l’image est synchrone (consommée en une seule fois), et qu’elle prédispose à la séduction, à la sidération ou à la fascination. Et invalide donc la dimension critique et rationnelle de nos modes de lecture et d’intellectualisation – on parle de la lenteur logique du texte. L’Eglise connaissait cette puissance de l’image, et – bien que l’utilisant largement – aura toujours une attitude de suspicion et d’invalidation iconoclaste. L’interdiction de représenter la déité, et le statut ontologiquement secondaire de l’image, sera majoritaire dans les grands monothéismes.
Car avant tout, le jeune forcené de Virginia Tech s’est glissé dans un modèle, un cadre. Les sociologies de la déviance connaissent bien cette logique, la marginalisation sociale se construit avec et par un imaginaire de la marge. C’est par la reconnaissance croisée de la centralité et de la marge, processus souvent salvateur des sociétés, que le marginal conforte la norme et inversement. Et ce regard croisé se fait par la mobilisation de figures idéaltypiques et de la réactivation de celles-ci. Ainsi pour Cho Seung-Hui qui, au-delà du déséquilibre manifeste, emprunte des formats déjà présents, des cadres sociaux implicites. Une figure de rebelle, de mercenaire, avec des codes vestimentaires, gestuels, une scénarisation, un attendu, une construction médiatique, un après, etc. Tant et si bien, que pour entrer dans le rôle du personnage, pour assumer ce rôle pour ainsi dire, le protagoniste de l’affaire devra effectuer ce rite d’identification qui passe par le regard des autres, par image interposée. Construire son personnage, le diffuser auprès des autres.
La figure du tueur existe déjà avant l’apparition de l’événement dont il n’est qu’une occurrence.
La figure du tueur existe déjà avant l’apparition de l’événement dont il n’est qu’une occurrence. De même, notre configuration médiatique et relationnelle permet aujourd’hui de remarquer la préexistence potentielle du réel avant sa manifestation. Inversement, un événement qui n’emprunte pas une forme connue pour sa manifestation n’accèdera jamais à la formalisation, et la publicité, au premier sens du terme. Et chez ces jeunes qui ont structuré - et se sont structurés eux-mêmes – sur des formats d’apparition - des formats qui sont également techniques -, il est clair que toute forme d’apparition est une réapparition, tout événement est un rappel et une réactivation, et que le système de production et d’échange d’image est largement imprégné de cette logique. La forme est formante dit parfois Michel Maffesoli . Entendons ici cette idée dans le fait que la tuerie de Virginia Tech s’est rendue possible, hormis par la décision d’un homme, par le partage collectif à un moment donnée d’un imaginaire latent, cristallisant sur un format et une rhétorique de production et de diffusion de contenus.
Il est probable que cet événement vient entériner d’autres phénomènes plus discrets et qui constituent le quotidien des échanges sur l’Internet. Pensons à la manière dont les échanges sur les chats et blogs ne se construisent non pas sur la construction individuelle d’un discours, mais bien sur la participation à un événement collectif, sur la base du partage de grandes images structurantes et socialisantes, et que l’artefact technique vient révéler.
Des formes sociales qui donnent à être. Ceci était déjà très vrai dans le contexte de la télévision dès les années 85-90 – souvenons-nous de la néo-tv dont parle Umberto Eco . La tuerie vient donc de créer son genre, sur la base d’un imaginaire en gestation, et dont les formats d’expression sont donc déjà opérationnels. Si le genre est créé, attendons-nous à sa réactivation.
Nous sommes une société d’études qualitatives internationale située en France, spécialisée dans cette belle science humaine qu’est la sociologie de l’imaginaire.